Sculptures et objets d'art

Interview de Thomas Durantel : Créer des sculptures lumineuses pour transformer la perception de l’espace

Thomas, vous venez d’un parcours de direction artistique et de design graphique pour de grandes marques avant de vous consacrer aux luminaires avec la collection Phaistos : qu’est-ce qui vous a fait basculer vers l’idée de la lampe comme «...

8 juillet 2026 8 min de lecture
Interview de Thomas Durantel : Créer des sculptures lumineuses pour transformer la perception de l’espace

Thomas, vous venez d’un parcours de direction artistique et de design graphique pour de grandes marques avant de vous consacrer aux luminaires avec la collection Phaistos : qu’est-ce qui vous a fait basculer vers l’idée de la lampe comme « sculpture lumineuse » et en quoi cette transition a changé votre manière de concevoir un espace ?

Depuis toujours j'ai été fasciné par les lumières. Je cherchais une lampe particulière, que je n'ai jamais trouvée. Pendant plus de trente ans, dans la direction artistique et le luxe, j'ai appris à construire une image : cadrer une lumière, la doser, la faire raconter quelque chose avant même que l'objet n'apparaisse. À un moment, je me suis rendu compte que ce travail sur la lumière, que je faisais toujours au service d'un produit, d'une marque, ou d'un film, pouvait devenir le sujet lui-même.
Ce basculement a changé ma manière de concevoir un espace parce que je réfléchis à comment une présence peut transformer la perception d'un lieu sans en changer la structure. C'est une question de régie plus que de mobilier, je pense la lumière comme on pense un plan, une durée, une émotion. PHAISTOS est un réel aboutissement.

Quand vous parlez de lumière comme matière, atmosphère et narration visuelle, comment cela se traduit-il concrètement dans la conception d’une pièce Phaistos ? Pouvez-vous décrire les étapes par lesquelles vous faites évoluer une simple source lumineuse en véritable expérience spatiale ?

Je voulais éclairer différemment. de manière inhabituelle. Voir la lumière autrement. Concrètement, tout part de l'observation : je regarde comment une lumière se comporte dans une matière donnée avant de dessiner quoi que ce soit. La forme vient après, comme une réponse à ce comportement.
Les étapes, pour Phaistos par exemple : d'abord masquer la source, elle ne doit jamais être vue directement, sinon elle redevient un objet fonctionnel. Ensuite, faire circuler la lumière dans la matière : verre, laiton, bois, pour qu'elle se diffuse, se réfléchisse, se transforme au contact des surfaces plutôt que d'être émise brute. Puis travailler les volumes et les finitions pour que la perception change selon l'angle, la distance, l'heure du jour, une pièce qui se découvre progressivement plutôt que de se livrer d'un coup. Enfin, l'inscription dans un langage symbolique : pour Phaistos, les références aux civilisations anciennes (minoenne, égyptienne, mésopotamienne) donnent aux formes une présence presque rituelle, au-delà du simple éclairage.

Votre travail mêle fortement dimension fonctionnelle et dimension artistique : comment arbitrez-vous, dans un projet précis, entre les contraintes techniques (source, intensité, câblage, normes) et le désir de perturber ou de sublimer la perception de l’espace chez la personne qui vivra avec l’objet ?

C'est une tension permanente, et je crois qu'il ne faut surtout pas la résoudre trop vite. La technique n'est jamais négociable, c'est le squelette invisible qui rend la pièce vivante et sûre. Mais je refuse qu'elle dicte la forme.
Ma méthode, dans un projet précis, c'est de partir de l'intention perceptive, quel effet, quelle atmosphère, quel trouble je veux créer, et de faire plier ensuite la technique pour qu'elle serve cette intention sans jamais se montrer. C'est ce que j'appelle mon minimalisme chaleureux : la ligne reste simple et lisible, mais elle cache une densité technique importante pour obtenir cette vibration, cette profondeur. L'utilisateur ne doit jamais sentir la contrainte, seulement la présence.

En venant de l’univers du luxe et de l’identité visuelle (L’Oréal Luxe, Institut de France), vous avez l’habitude de travailler l’image et la symbolique : comment ces réflexes de DA influencent-ils la manière dont vous composez un luminaire – choix des matériaux, ombres projetées, rythme des formes – pour « raconter » quelque chose dans l’espace ?

Mes années passées à travailler l'image et la symbolique pour des maisons comme L'Oréal Luxe ou l'Institut de France m'ont appris une chose essentielle : une image forte ne montre jamais tout, elle suggère. C'est un principe que j'ai retrouvé de façon presque littérale sur un tournage pour OSZI, où je devais travailler la direction artistique de sorte à mettre en lumière une création de maroquinerie sans jamais la révéler entièrement, jouer sur les ombres portées, les reflets, les zones d'ombre pour que l'objet existe autant par ce qu'on en devine que par ce qu'on en voit. Cette discipline de l'invisibilité est devenue centrale dans ma façon de composer un luminaire.
Concrètement, cela se traduit dans trois choix : le matériau, que je sélectionne pour sa capacité à capter, retenir ou laisser filtrer la lumière plutôt que pour sa seule esthétique de surface ; les ombres projetées, que je considère comme une partie à part entière de la composition, une pièce Phaistos se lit autant dans son halo que dans sa forme ; et le rythme des formes, pensé comme un montage : une progression du regard, un temps de découverte, presque une dramaturgie silencieuse. Ce sont les mêmes réflexes qu'en direction artistique. Composer une image qui raconte une histoire, sauf qu'ici, l'image se déploie dans le temps et dans l'espace habité, pas sur un écran ou une page.

Si l’on se projette dans quelques années, comment imaginez-vous l’évolution des sculptures lumineuses : intégration du numérique, interaction avec l’utilisateur, enjeux de durabilité… Quels champs vous semblent les plus prometteurs pour continuer à transformer la perception de l’espace par la lumière ?

Je reste prudent avec le numérique. Cela va souvent à l'encontre de ce que je cherche : une présence discrète. Si demain une pièce Phaistos devient interactive, ce sera de façon invisible, une variation très lente de l'intensité ou de la teinte, ou un allumage graduel. Le champ qui me semble le plus prometteur, c'est plutôt celui de la matière et de sa capacité à transformer la lumière autrement, de nouveaux verres, de nouveaux traitements de surface, des matériaux qui vieillissent et changent de comportement lumineux avec le temps. C'est là que je vois le plus de potentiel pour continuer cette recherche : pas ajouter trop de technologie à l'objet, mais approfondir ce dialogue entre matière et lumière qui est déjà au cœur de mon travail. Sur la durabilité, c'est une question que je prends très au sérieux parce que mes pièces sont artisanales, réalisées à la main, sur commande. Elles s'inscrivent déjà dans une logique différente du produit jetable ou de la collection renouvelée chaque saison. Une pièce signée, numérotée, faite pour durer, c'est en soi une réponse à l'urgence de consommer moins mais mieux. Je pense que cette dimension va devenir un critère de plus en plus central dans la manière dont on choisit d'habiter un espace.

Pour finir, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite, chez lui ou dans son studio, utiliser la lumière comme un véritable medium de design – au-delà du simple éclairage fonctionnel – afin de créer une ambiance presque sculpturale, même sans disposer de gros moyens ?

Le premier réflexe, c'est d'arrêter de penser à la lumière comme à un objet et de commencer à l'observer comme un phénomène. Avant même d'acheter quoi que ce soit, regardez comment la lumière, naturelle ou artificielle, se comporte déjà chez vous : où elle rase un mur, où elle crée une ombre intéressante, à quel moment de la journée un coin de la pièce s'anime. Cette observation, c'est gratuit et c'est la base de tout mon travail.
Ensuite, le geste le plus simple et le plus efficace : cachez la source. Une lumière qu'on ne voit pas directement, mais qu'on perçoit à travers un reflet, une matière, un angle, produit immédiatement un effet plus sculptural qu'une ampoule visible, même très design. Un abat-jour opaque, un renfoncement, un matériau translucide suffisent souvent à transformer une lumière fonctionnelle en présence.
Enfin, je dirais : n'éclairez pas toute la pièce. Choisissez un seul point, une seule zone, et laissez le reste dans une pénombre douce. C'est ce contraste, entre une zone habitée par la lumière et le reste qui reste discret, qui crée cette impression de sculpture, cette invitation à s'arrêter et à regarder autrement l'espace qu'on croyait connaître.

Pour en savoir plus : https://thomasdurantel.com